La disparition du civisme au Nouveau-Brunswick

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La politique au Nouveau-Brunswick se définit de plus en plus par son manque de civisme. Cela est d’autant plus surprenant que les Acadiens et les gens des Maritimes sont reconnus comme étant chaleureux et accueillants. Qu’est-ce qui se passe? Comment expliquer toute l’animosité linguistique et la croyance que le bilinguisme officiel soit contraire à la saine gestion des fonds publics?

En l’absence de données probantes, il est difficile d’évaluer l’ampleur du mécontentement des Néo-Brunswickois. On comprend difficilement ce qui alimente ces chicanes acrimonieuses. Depuis les élections en automne 2018, les questions linguistiques ne cessent de diviser la population.

Les politiciens et les citoyens anglophones ont tendance voir la langue uniquement à travers une lentille économique. Toute dépense liée de près ou de loin à la langue française est soudainement scrutée à la loupe. Il y a une présomption de gaspillage.

Les francophones s’interrogent. Si l’égalité doit devenir réalité, pourquoi les services en français ne sont pas systématiquement disponibles partout en province? Ils se sentent menacés puisque tout effort visant à renforcer la vitalité communautaire ou la langue française se bute à une opposition féroce. Bien que certains les décrivent comme étant « privilégiés », les francophones constituent toujours une minorité en province et au pays.

La quête du juste milieu a disparue. Des personnes raisonnables sont attirées par les extrêmes d’un continuum où il y a les Acadiens ou les droits linguistiques d’un côté et les impératifs économiques ou la prudence financière de l’autre. Au lieu de s’obstiner à trouver un bouc-émissaire, qu’est-ce qui empêche les citoyens et politiciens de trouver des solutions novatrices et raisonnables?

Ce qui afflige le Nouveau-Brunswick fait partie d’une mouvance canadienne, voire américaine : la montée du populisme et du conservatisme. Il n’y a rien d’intrinsèquement mauvais avec ces idéologies polyvalentes. Le populisme, à gauche ou à droite, se méfie des institutions ou du pouvoir établi. Certains admirent la contribution notoire de Tommy Douglas, père de l’assurance santé, alors que d’autres préfèrent les valeurs conservatrices du populisme de Preston Manning. Les démocraties se nourrissent à la diversité d’idées qui débouchent sur des débats sains et productifs.

Pourtant, la politisation de la dualité semble chasser toute pensée raisonnable de la part de gens qui sont autrement gentils et affables. Cette méchanceté publique trouble la quiétude des minorités. Elle affaiblit même le tissu social et les principes démocratiques. Autrement dit, la politique devrait être rassembleuse au lieu de diviser la population.

L’opposition au bilinguisme n’est pas uniquement anti-francophone ou contre les Acadiens personnellement : elle est surtout économique. Les gens veulent un gagne-pain afin de faire vivre leur famille. Certains n’ont peut-être pas un fonds de retraite, des épargnes pour les imprévus ou des revenus suffisants pour payer l’éducation de leurs enfants. Faut-il donc s’étonner du fait qu’ils s’acharnent sur les finances publiques ou avalent les prétentions de certains politiciens? Qui ne souhaite pas un avenir meilleur pour ses enfants?

Quoique l’économie et la richesse collective soient des éléments fondamentaux du bien-être des démocraties libérales, il ne s’agit pas de l’unique cause du progrès ou du développement. La politique, comme les Grecs l’avaient pensée à l’époque Antique, est une méthode éprouvée pour atteindre le bien commun. Sans politique ou les principes de justice distributive, la richesse ou le profit serait concentré auprès d’une infime minorité, tel que Marx l’a prédit. Contrairement aux libertaires américains, les Canadiens se rangent davantage du côté de l’économie sociale et la solidarité collective. Existe-t-il des politiciens qui veulent mettre fin au régime universel en santé ou éliminer le filet social?

La politique partisane au Nouveau-Brunswick est marquée par une méchanceté aliénante. Même les citoyens emboîtent le pas aux politiciens lorsqu’ils expriment des vues radicales ou font fi de la rectitude politique en exprimant des idées qui n’étaient aucunement dans le courant dominant 20 ans passés. Si rien n’est fait, cette nouvelle politique du ressentiment et des représailles deviendra une force destructrice.

La population se lasse de la vieille façon de faire la politique. Il faut se méfier des solutions simplistes proposées par les politiciens ou citoyens qui ne font que blâmer des méchants — ces radicaux imaginaires que représentent pour eux les femmes, immigrants, francophones, etc. — pour tous les maux qu’ils subissent personnellement.

Comment peut-on contrer cette perte du civisme en politique lorsque vient le temps de traiter des questions linguistiques ou minoritaires. La théorie politique semble utile.

Hannah Arendt et d’autres ont analysé les démocraties afin d’améliorer l’engagement civique. Les Grecs, dit-elle, avaient deux concepts pour décrire la vie. D’abord, zôê, référait tout simplement à ce qui était vivant, telle une fleur ou un animal. Le bios, quant à lui, impliquait l’idée de « bien vivre », d’une quête du bien commun ou de vivre en harmonie sociale. Aristote a dit que l’homme (sic) était un animal politique (zôon politikon) parce qu’il était capable de gouverner autrui selon des principes de justice. En effet, les humains ont besoin de la politique pour apprendre à vivre ensemble et de décider collectivement du type de société qu’ils veulent construire.

Le questionnement d’Arendt et des philosophes anciens est fondamentale pour nos démocraties modernes. Veut-on simplement vivre dans un monde égoïste et fragmenté (du chacun pour soi; je m’en fous des autres) et rester coupé l’un de l’autre? Ou bien, veut-on vivre plus humainement en prenant des décisions grâce au débat public démocratique? Les francophones et les anglophones de cette province doivent apprendre à travailler ensemble sur tous les enjeux politiques : la langue et l’économie; l’environnement et le social; les questions de genre et l’immigration.

En terminant, rappelons que la politique n’a pas pour finalité de déterminer qui a raison ou tort, ou même de distinguer le bien du mal. Les principes à l’œuvre nous invitent à valoriser un processus transparent, respecter son adversaire et être disposé à trouver un compromis.


La disparition du civisme au Nouveau-Brunswick

Forum public, Acadie Nouvelle, page 13

Lundi 31 décembre 2018

2 réflexions sur “La disparition du civisme au Nouveau-Brunswick”

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