Quand l’antibilinguisme est élevé en politique gouvernementale

Ce qui donne froid au dos est le fait que les gouvernements, qui devraient pourtant protéger les droits des citoyens, deviennent les nouvelles figures de proue de l’antibilinguisme.

Alors que le bilinguisme institutionnel est problématique au Québec, il est vital au Canada. Les francophones font parfois frais de gouvernements moins ouverts à l’essor du français et aux droits linguistiques.

Pour les francophones en milieu minoritaire au Canada, le bilinguisme institutionnel est un rempart pour la défense des droits linguistiques. Est-ce que les gouvernements provinciaux, ayant une importante minorité francophone, s’acquittent pleinement de leurs responsabilités en la matière? L’encadrement gouvernemental est-il à la hauteur du respect que l’on doit à chaque citoyen francophone?

En contexte canadien, certaines juridictions réussissent mieux que d’autres à créer un espace public pour la langue minoritaire. Alors que l’État québécois protège fièrement la langue française, ce n’est pas forcément le cas pour d’autres juridictions.

Antibilinguisme ontarien

Les frasques de Doug Ford, qui ont éclaboussé les Franco-Ontariens, ont été largement rapportées dans les médias. L’hostilité gouvernementale à l’endroit des francophones, et à la députée démissionnaire Amanda Simard qui a osé les défendre, est inquiétante. Ce ressentiment et la fermeture d’esprit dérangent aussi bien des Québécois.

Le gouvernement Ford n’a pas réussi à justifier sa décision avec des arguments probants. En pleine crise en novembre dernier, aucun dialogue constructif ne fut amorcé avec les représentants de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario. Le gouvernement ne semblait se soucier de l’incidence concrète de ses décisions ni vouloir en atténuer les effets néfastes.

Les Franco-Ontariens comprennent que les deniers publics doivent être bien gérés. L’austérité exige parfois des choix difficiles. Mais pourquoi les francophones payeraient-ils un prix plus élevé que la majorité anglophone? Les minorités ont généralement moins de marge de manœuvre puisque chaque dollar investi dans un programme ou une institution compte pour beaucoup.

Doug Ford et Caroline Mulroney s’en sont pris à deux piliers de la francophonie : la première université entièrement conçue pour et par les francophones de l’Ontario et le Commissaire aux services en français, qui défend autant les droits qu’une vision d’avenir pour les Franco-Ontariens.

Au lieu de faire preuve de discernement, le gouvernement de l’Ontario a choisi de sévir là où cela ferait le plus mal.

Voulait-on ouvrir le chemin à des coupures budgétaires plus importantes à venir? La remise en question d’investissements en culture ou du rôle des régies de santé sont-elles annonciatrices d’un avenir plus sombre pour les francophones de la province?

Antibilinguisme au Nouveau-Brunswick

L’antibilinguisme au Canada a aussi ses adeptes au Nouveau-Brunswick, seule province officiellement bilingue où la minorité francophone compose environ le tiers de la population.

Les élections provinciales de septembre 2018 ont conféré la balance du pouvoir à un parti foncièrement opposé au bilinguisme : le People’s Alliance of New Brunswick (PANB). Le chef du PANB, Kris Austin, s’est engagé à appuyer le conservateur Blaine Higgs pour au moins 18 mois.

L’inquiétude des Acadiens n’est pas exagérée.

Le premier ministre unilingue Blaine Higgs a un passé sombre. Il a jadis voulu briguer la direction d’un parti anti-francophone, le Confederation of Regions (CoR) qui s’est désagrégé au cours des années 1990, sans pourtant effacer la base électorale qui le soutenait.

Kris Austin reprend ainsi le flambeau de l’antibilinguisme en affirmant sans ambage que son parti veut abolir le poste de Commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick. Il fait carrément fi des droits constitutionnels des francophones et Acadiens. Les principes de la Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques au Nouveau-Brunswick, d’abord adoptée en 1981, sont enchâssés dans la constitution canadienne depuis 1993.

Jeux de la Francophonie

L’antibilinguisme du Nouveau-Brunswick semble à son comble dans le dossier controversé des Jeux de la Francophonie, prévus en 2021 à Dieppe et Moncton. Après avoir remporté l’organisation de ces jeux internationaux en surclassant la ville de Sherbrooke au Québec, la province semble déchanter depuis l’arrivée d’un nouveau gouvernement. On dit, non sans raison, que les organisateurs avaient dissimulé les coûts véritables au public.

La proposition gagnante initiale chiffrait l’organisation des Jeux de Dieppe-Moncton à un prix dérisoire de 17,5 M $, ou 10 M €. Les organisateurs savaient qu’un budget plus étoffé serait monté plus tard. Or, l’engagement financier initial de la province était de 10 M $ avec un appui financier fédéral équivalent. Les villes hôtesses s’engageaient à un 1 M $ de telle façon que le budget préliminaire d’environ 21,5 M $ était bien en deçà de la proposition budgétaire de 50 M $ de Sherbrooke.

En décembre 2018, des fuites médiatiques ont dévoilé à la population que le budget nécessaire pour accueillir les Jeux serait plutôt de 130 M $. La réaction initiale était presqu’unanime : tant les anglophones que les francophones trouvent les coûts trop élevés et le peu de transparence inacceptable. Doit-on accueillir les délégations internationales ou bien annuler les Jeux de la Francophonie et en subir les conséquences?

Inélégance incarnée

Le 16 janvier 2019, le vice-premier ministre du Nouveau-Brunswick et seul député francophone du gouvernement Higgs-Austin fait le point. Robert Gauvin donne deux semaines au gouvernement fédéral et aux autres partenaires, soit jusqu’au 30 janvier, de signaler leur intérêt à financer davantage les Jeux de la Francophonie. Il demande à Ottawa de passer outre le symbolique financement 50–50, la règle habituelle pour les coûts d’infrastructures publics à frais partagés.

Le gouvernement minoritaire conservateur tient fermement à ne pas mettre un sou de plus que les 10 M $ déjà consentis par le gouvernement libéral de Brian Gallant. Ainsi, pour accueillir les Jeux, les élus provinciaux exigent que le fédéral injecte de 5 à 10 fois plus que la province les accueillant. On présente l’événement comme « leurs » Jeux (lire ceux du fédéral) et non ceux du Nouveau-Brunswick.

Le discours public gouvernemental se déresponsabilise et semble se laver les mains de tout ce qui est francophone.

Une analogie familière serait de dire à un ami qu’on a 50 personnes invités à notre maison et qu’il doit amener, à ses frais, sept fois plus de nourriture ou de breuvage qu’on a déjà dans son frigo. De plus, s’il ne confirme pas sa contribution d’ici deux semaines, on annule la fête.

Décidément, ni le gouvernement ni les francophones du Nouveau-Brunswick n’ont le cœur à la fête. L’issu des Jeux de la Francophonie semble scellée.

Conclusion

L’antibilinguisme prend plusieurs formes au Canada. Le plus inquiétant n’est pas l’intolérance de certains citoyens qui attisent la division linguistique sur les médias sociaux. Ce qui donne froid au dos est le fait que les gouvernements, qui devraient pourtant protéger les droits des citoyens, deviennent les nouvelles figures de proue de l’antibilinguisme.


Quand l’antibilinguisme est élevé en politique gouvernementale

Huff Post Québec

25 janvier 2019

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s