La femme acadienne à l’ombre d’Évangéline

Cette image « traditionnelle », pure et passive, que l’on a attribuée à Évangéline ne peut être dissociée d’une vision de l’histoire racontée principalement par les hommes.

Il ne fait nul doute que le mythe fondateur de l’Acadie trouve son origine dans le célèbre poème de Longfellow Evangeline: A Tale of Acadie publié en 1847. Le succès, largement assuré par l’admiration du public américain, ne passe pas inaperçu en Acadie des Maritimes. Un réveil, ou ce qui fut désigné comme la Renaissance acadienne, s’ensuit et culmine dans une série de conventions nationales où les symboles nationaux sont entérinés par les Acadiens.

L’emprise du territoire oblige, le processus d’affirmation fut bien différent pour les Cadiens de la Louisiane. Le poème de Longfellow séduit non seulement la critique; il intéresse Hollywood. Une des plus grandes star du moment, Dolores del Rio, interprétera le personnage titre dans un film de 1929. Ce n’est pas peu dire : imaginez si Selma Hayek ou Angelina Jolie interprétait la Sagouine sur Broadway! Les Cadiens tirent profit de cette popularité et se « réveillent » à leur tour. Un historien de renom caractérise ainsi le mythe d’Évangéline pour l’Acadiana :

« De plus, il y a de bonnes raisons pour lesquelles l’icône de la Renaissance acadienne serait féminine. Telles les images publicitaires modernes, la version idéalisée des « filles » acadiennes est figée dans le temps, offrant apparemment un refuge aux traditions face à l’inéluctable marche vers le progrès. Cet assemblage de costumes traditionnels et les objets domestiques, tels les rouets, évoquent les valeurs ancestrales de la famille, la communauté et l’héritage qui ont fait en sorte que les Acadiens et d’autres ont pu s’approprier les traditions au même moment où elles disparaissaient.

« De plus, aucune figure mythique masculine n’aurait pu évoquer une image aussi romantique que celle des « Évangéline ». Les hommes qui n’ont pas le pouvoir de protéger leur famille, comme les patriarches acadiens qui furent expulsés de la Nouvelle-Écosse, peuvent difficilement devenir des figures mythiques. Mais une héroïne romantique telle Évangéline, confrontée à des événements historiques hors de son contrôle, a effectivement démontré sa vertu féminine par sa victimisation à la suite de l’expulsion des Acadiens. C’est ainsi qu’elle — bien mieux qu’une quelconque figure masculine — a pu devenir le mythe rassembleur de tous les Acadiens. » (traduction libre) [1]

Il est vrai que l’Acadie au Canada et celle des Bayous ont grandement bénéficié de la contribution notoire des femmes. Contrairement à ce qu’avance l’auteur, ce n’est pas tellement l’image « traditionnelle » qui a valu à Évangéline d’être érigée en figure mythique pour l’Acadie. C’est plutôt à son ancrage à la réalité coloniale qui a suivi la Déportation qui a pu faire d’Évangéline la figure de proue du mouvement national en Acadie, particulièrement aux Maritimes.

Nous pensons surtout au rôle vital qu’ont joué maintes femmes acadiennes, trop souvent restées dans l’ombre du récit national. Celui-ci fut principalement porté par les hommes et l’élite cléricale acadienne, qui a accentué ses vertus virginales, à l’image de la Saint patronne des Acadiens.

Évangéline : la victime

Pour les Acadiens déportés qui ont pu errer des décennies avant de trouver refuge en Louisiane, la victimisation d’Évangéline fait partie du mythe. Les « Evangeline girls » des années 1930 étaient les plus belles filles dans la tradition des beauty pageant américains. Ces Évangéline en toute chair étaient dorées d’accoutrements traditionnels propres à l’image que l’on se faisait lors de la femme coloniale, soit une matrone confinée au foyer.

Un excellent article de Fendler et Vatter trace les deux voies distinctes du mythe acadien autour d’Évangéline. Il est possible que les Acadiens des Maritimes, dont les plus influents, admiraient Évangéline pour sa beauté passive. Je doute fortement qu’ils vantaient ses qualités de victime. Un peuple meurtri se doit de survivre.

Évangéline fut une figure tragique qui a donné à l’Acadie son mythe fondateur. Cependant, ce n’est pas tellement ses qualités prétendument traditionnelles ou virginales qui lui donnent toute sa force. Ce qui résonne au sein de la population est son courage et sa persévérance qui lui ont permis de surmonter la Déportation.

Histoire : femmes et clergé

Cette « image traditionnelle » pure et passive, que l’on a attribué à Évangéline ne peut être dissocié d’une vision de l’histoire racontée principalement par des hommes. L’association, voire la symbiose, entre Évangéline et le discours tenu par l’Église ne fut pas si difficile à tisser. La racine étymologique d’Évangéline se réfère à l’Évangile, à la bonne parole de Dieu. Les Acadiens choisirent aussi l’Assomption comme jour de fête nationale. Aurait-on pu s’attendre autrement d’un peuple qui s’est donné la Vierge Marie comme Sainte-Patronne?

Je ne veut aucunement prendre à partie le clergé ou minimiser son immense contribution à l’histoire nationale acadienne. L’apport de monseigneur Marcel-François Richard à la fin du XIXe siècle ou celle de père Clément Cormier, qui a siégé à la Commission Laurendeau-Dunton, est monumental. Le clergé a effectivement façonné le développement national acadien. Et même aujourd’hui, l’Acadie ne semble pas avoir le même sentiment anticlérical au sein de l’élite ou de la société que l’on observe au Québec, par exemple.

Il faut se rappeler aussi que la position dominante des hommes et du clergé a fait en sorte que nous avons sous-estimé le rôle concret, vital et même « fondationnel » que les femmes acadiennes ont joué à l’époque coloniale et par la suite.

La femme acadienne du XVIIIe ou du XIXe siècle a joué un rôle plus important au développement national que celui, par exemple, d’un gérant de caisse populaire ou d’un homme d’affaire au XXe siècle. C’est le moins que l’on puisse dire d’une femme qui a donné naissance à une dizaine d’enfants, qui a tissé des vêtements de lin, qui a labouré les champs, qui a tenu foyer, qui a lavé la maison, qui a nourri la famille malgré le fait que le mari fut absent ou déporté.

À bien des égards, la femme était, dans les faits, à la tête de la famille acadienne coloniale. Et qui veillait aux accouchements? Que dire des institutrices acadiennes dans la construction nationale?

Qu’on veuille le reconnaître ou non, l’ouvrage de la femme était bien plus vitale pour l’Acadie justement à cause de la fragilité acadienne qui se remettait du Grand Dérangement.

Persistance du mythe

La qualité la plus admirable d’Évangéline, et ce qui a pu faire d’elle l’héroïne nationale, ne se retrouve pas uniquement dans sa piété ou dans une représentation catholique du monde. Si les Acadiens ont pu célébrer le courage d’Évangéline pendant plus d’un siècle, c’est probablement aussi pour sa ténacité. Sa détermination à inébranlable à trouver Gabriel nous semble de l’étoffe de nos ancêtres acadiennes.

Cette force intérieure est aussi à l’image du rôle indispensable qu’a joué et que continu de jouer la femme aujourd’hui. Paradoxalement, le travail vital de la femme n’est pas toujours reconnu à sa juste valeur.

Il faut se rappeler que ce ne fut que les hommes qui furent rassemblés à l’église de Grand-Pré ce funeste jour de septembre en 1755. Si l’Acadie a pu survivre cette tentative de génocide culturel à peine voilée, nous le devons à nos ancêtres acadiennes. Ce sont elles qui, contre toute attente, ont démontré leur courage alors que leurs pères, leurs maris, leurs frères ou leurs fils partirent en guerre ou embarquèrent sur les navires sans jamais revenir.

Note

1. W. Fitzhugh Brundage (2008) « Le Réveil de la Louisiane: Memory and Acadian Identity, 1920-1960 » dans The New South, par J. William Harris, Routeledge.


La femme acadienne à l’ombre d’Évangéline

L’Acadie Nouvelle

Commentaire, vendredi 12 avril 2013, page 17

Une réflexion sur “La femme acadienne à l’ombre d’Évangéline”

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