Pour une Marguerite acadienne

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En admettant que l’Acadie est plurielle et que son territoire n’est pas politiquement reconnu, il demeure le défi de taille de définir l’identité collective en fonction d’une géographie précise.

Comment réconcilier les conceptions politiques et généalogiques de l’Acadie? Quelles sont les rapprochements ou les alliances possibles entre les conceptions du développement de l’Acadie ou les différentes territorialités acadiennes? Est-ce que l’Acadie territoriale et celle de la diaspora sont des réalités mutuellement exclusives?

Le territoire

La territorialité acadienne a toujours été problématique, approximative et diffuse. C’est que la géographie des lieux qu’occupent les Acadiens ne correspond habituellement pas à des frontières politiques dotées d’un véritable pouvoir ou d’une souveraineté législative. L’histoire a contraint les Acadiens, pour les raisons qu’on connait, à devenir nomade. À l’origine, la volonté collective visait l’enracinement, sur les basses terres endiguées et arables de l’actuelle Nouvelle-Écosse. Le destin historique du peuple acadien l’a contraint à l’exode.

Le Grand Dérangement a brouillé les cartes et essaimé les Acadiens vers d’autres terres : au Cap-Breton, à l’Île-du-Prince-Édouard, au Nouveau-Brunswick et à Terre-Neuve-et-Labrador et ailleurs. L’exode a même débordé les provinces atlantiques, semant les graines d’une Acadie de la diaspora. Les Acadiens du 18e siècle furent déportés en Europe ou aux États-Unis, notamment en Louisiane. Certains ont fui les Britanniques ou ont migré d’eux-mêmes vers le Québec.

L’Acadie, sise dans les provinces atlantiques, recoupe vaguement les frontières d’un territoire approximatif, dessiné jadis par les géographes du roi : La Cadie. Au 21e siècle cependant, le projet social et politique – porté par la Société nationale de l’Acadie, les associations provinciales et tous les Acadiens qui y croient – a voulu recentrer l’Acadie. Ces acteurs ont défini une Acadie territoriale : là où se concentrent les Acadiens pour vivre ensemble. L’Acadie d’aujourd’hui, en tant qu’identité collective vécue, s’enracine et se développe en Atlantique.

La diaspora d’hier à aujourd’hui

Il y a aussi une Acadie de la diaspora, située hors des provinces Atlantiques, dont l’histoire est toute autre. Lors du lent retour des Acadiens vers le Canada, certains choisirent de se réinstaller dans la grande vallée du Saint-Laurent au lieu de revenir en Atlantique. Ils ont rejoint ceux qui y étaient déjà. Cette diaspora a aussi vécu des bouleversements et n’a pas véritablement pu participer à l’émergence du nationalisme acadien de l’époque du Monseigneur Marcel-François Richard à la fin du 19e siècle.

En raison de l’éparpillement, le processus identitaire fut beaucoup plus lent et diffus. Refaire l’unité de la diaspora acadienne, en Louisiane, en Nouvelle-Angleterre ou au Québec était plus difficile. Pourtant, les Acadiens déplacés de force de leur foyer national ont continué à vivre leur identité, en valorisant leur religion et culture. Ils ont maintenu une appartenance ou une identité individuelle qui s’est transmise aux enfants au sein de la structure familiale.

Certains Acadiens se sont en quelque sorte transplantés au Québec après le Grand Dérangement. Cette identité s’est estompée avec le temps. Plus récemment, ces Québécois de naissance ou de culture se sont découvert des origines acadiennes en fouinant leur généalogie plus ou moins lointaine. Bien que sur le tard, une renaissance acadienne s’est éveillée au Québec à la fin du 20e siècle. L’identité y est surtout généalogique mais elle est aussi animée par des migrations contemporaines et individuelles d’Acadiens de l’Atlantique vers le Québec. Ainsi, se sont constitués des pôles d’appartenance acadienne qui ne sont pas, à proprement parler, du même registre que l’identité collective vécue en Atlantique.

Des sociétés historiques ont contribué à apporter un éclairage sur ce qui était advenu des Acadiens déportés ou exilés au Québec suite au Grand Dérangement. Des villes ont aussi emboîté le pas et ont reconnu haut et fort que leur histoire était marquée par l’arrivée d’Acadiens qui ont bâti leur région. Des drapeaux, des monuments, des cérémonies à consonances acadiennes sont apparus en sol québécois. Les congrès mondiaux acadiens ont aussi nourri la prise de conscience au sein de la diaspora. La mère-patrie en Atlantique conviait alors les Acadiens exilés à revenir sur les lieux qu’ont foulé jadis leurs ancêtres.

Cette diaspora du Québec s’est même dotée d’un réseau associatif, qui regroupe des individus, des sociétés historiques et des municipalités. Ceux-ci ont créé la Coalition des organisations acadiennes du Québec. Ce nouveau réveil acadien, en dehors de l’Acadie territoriale, est d’une grande richesse mais pose aussi un dilemme.

La nouvelle minorisation?

La résurgence de la diaspora, notamment au Québec, pose le problème de la folklorisation de l’identité. S’il y a trois millions ou même plus de Québécois qui sont de descendance acadienne, sans compter les Cajuns ou Franco-Américains, que reste-t-il du projet politique ou d’affirmation identitaire en Acadie territoriale? Celle-ci serait constituée en petites communautés qui sont collectivement 10 ou 15 fois moins nombreuses que la diaspora acadienne.

L’Acadie, comme l’avait dit Pierre Perrault, est une géographie de l’âme. Il s’agit d’abord d’une idée, d’un projet ou d’un récit identitaire que l’on porte en soi. Il y a aussi une Acadie vécue et territoriale, encadrée dans un réseau complexe d’associations, d’institutions et de droits. L’Acadie vécue s’affirme tant bien que mal malgré le contexte minoritaire en Atlantique. L’Acadie territoriale réussit à créer des espaces de vie francophone malgré la prédominance de l’anglais dans certaines sphères.

Confrontés à la montée de la diaspora au Québec, les Acadiens d’aujourd’hui craignent la minorisation numérique ou la marginalisation identitaire. Si l’identité acadienne devient de plus en plus définie par des Acadiens au Québec, l’Acadie territoriale risque de perdre au change ou d’être à nouveau dépossédée.

Les penseurs ou militants Acadiens au Nouveau-Brunswick, mais aussi ailleurs, ne sont pas près d’oublier l’histoire et l’impuissance acadienne devant des décideurs majoritaires n’ayant que très peu sinon aucune considération pour le peuple acadien. En même temps que l’Acadie d’aujourd’hui s’affirme politiquement ou tente de reprendre ses droits pour asseoir son projet identitaire, d’autres processus ou forces politiques risquent de lui damer le pion ou en dénaturer la finalité.

Est-ce que la diaspora pose une réelle menace pour l’Acadie territoriale? Les craintes exprimées par certains sont-elles justifiées?

Bien qu’une saine méfiance soit de mise, les processus identitaires modernes font en sorte que l’Acadie territoriale ne devrait craindre l’Acadie de la diaspora.

Dénaturer la diaspora

Ce manque d’ouverture à l’égard de l’Acadie de la diaspora est même inquiétant. Certaines critiques, plus acerbes, portent en elles des germes d’intolérance ou des relents de nationalisme ethnique qui n’ont pas leur place au Canada. Qui plus est, il y a des raisons politiques ou stratégiques qui militent en faveur de la diaspora.

Certaines critiques de la diaspora la dénaturent ou lui prêtent des intentions qu’elle n’a pas. Les territorialistes ou les critiques de la diaspora interprètent, à tort, que l’identité généalogique, historique et folklorique de la diaspora est une identité collective. Il s’agit d’abord d’une identité individuelle hors territoire. Plusieurs individus découvrent leurs racines mais ne forment pas une identité collective ou une nation pour autant. Il n’y a presqu’aucune assise territoriale pour la diaspora. La territorialité des Acadiens de la diaspora se situe là où ils vivent, au Québec ou au Maine. La mère-partie est ailleurs.

Certains territorialistes pensent, aussi à tort, que le projet de la diaspora est politique. Ils n’aiment pas que l’on réduise l’Acadie à une image passéiste ou non politique qui neutralise son action collective. Il est vrai que les Québécois ou Franco-Américains, en découvrant leurs racines acadiennes, ont tendance à valoriser une histoire révolue ou romancée, bien que tragique. En choisissant le passé folklorique, au détriment de l’identité vécue actuellement, les Acadiens de la diaspora peuvent, par inadvertance, contribuer à banaliser les défis ou projets de l’Acadie territoriale.

Mais la fierté acadienne au Québec n’enlève rien à la réalité vécue en Acadie territoriale. Chacun des projets identitaires peuvent coexister avec les finalités qui leur sont propres. Bon nombre de ces Acadiens du Québec se disent solidaires de l’Acadie territoriale, veulent la connaître davantage et se cherchent un rôle pour contribuer à son épanouissement.

Le snobisme acadien

Il y a quelque chose de troublant dans la critique de la diaspora, surtout celle qui rejette catégoriquement toute définition généalogique ou extra-territoriale de l’Acadie. Il y a là un procédé d’exclusion à l’œuvre. On dit, à mot couvert ou même ouvertement : « Vous n’êtes pas des nôtres. Vous n’êtes pas de vrais Acadien.ne.s. »

Ce raisonnement contient les germes de l’intolérance ou du rejet de l’autre. Certains disent ou pensent : il y a de bons Acadiens politisés et d’autres assimilés parce que moins revendicateurs; il y a des Acadiens engagés parce qu’ils vivent au sein de l’Acadie territoriale et les faux Acadiens d’ailleurs qui se définissent par la généalogie. Parce que vous êtes des exilés, vous ne pouvez pas comprendre l’Acadie territoriale ou même être solidaires de ses combats, disent d’autres.

Bien sûr, il s’agit de généralisations mais cela est d’autant plus blessant et mesquin lorsque certains Acadiens refusent aux autres le droit de se définir comme Acadien. Les détracteurs de la diaspora se basent sur un vague critère identitaire qui exclut le choix subjectif d’un individu de se définir comme il ou elle le veut.

Les recherches et théories présentent les façons objectives (critères factuels ou mesurables) et subjectives (qui dépendent de la volonté individuelle ou collective) de définir l’identité ou l’appartenance nationale. Certaines définitions, plus populaires, peuvent devenir objectivantes dès qu’elles assignent une identité à autrui en faisait fi de la liberté individuelle de choisir ou de définir son identité. De tels procédés sociaux peuvent conduire à des dérapages, à l’exclusion ou la marginalisation des individus ou groupes.

Rappelons que les identités culturelles et sociologiques sont multiples. Un homme d’origine acadienne habitant à Saint-Grégoire peut se définir comme féministe, écologiste, Québécois et Acadien en même temps. Une femme peut affirmer son identité professionnelle comme ingénieure tout en étant fière d’être une maman, végétarienne, bilingue, née au Manitoba et travaillant en Acadie de la Nouvelle-Écosse. De quelle autorité morale allons-nous empêcher aux gens de se définir comme Acadien, simplement parce qu’il n’est pas né ou qu’il ne vit plus en Atlantique? Un Acadien de la diaspora peut très bien être solidaire de l’Acadie territoriale à partir du Québec, de la Louisiane, de la Nouvelle-Angleterre ou d’ailleurs.

Quel avenir territorialiste?

Le territorialisme peut être réducteur. Selon une logique rigidement territorialiste, tout Acadien quittant les provinces atlantiques ferait dorénavant partie de la diaspora bien qu’il y soit né ou décide fermement de colporter son identité avec lui ou elle. Une foule de questions s’ensuivent.

Voudrait-on dire, par exemple, que tous les mémoires de maitrise ou thèses de doctorat déposés dans des universités ontariennes ou québécoises, bien qu’ayant l’Acadie comme objet, ne lui seraient pas favorables? Les universitaires ou chercheurs ayant fait carrière à l’extérieur de l’Acadie territoriale, comme J. Yvon Thériault ou Marc L. Johnson, n’auraient donc pas fait avancer le savoir ou les projets de développement de l’Acadie? Mathieu Wade, Stéphanie Chouinard ou Rémi Léger ont-t-ils et elle cessé d’être Acadien dès qu’ils et elle ont quitté l’Acadie territoriale?

Que dire des fonctionnaires fédéraux acadiens dans la région de la capitale nationale qui œuvrent au développement de l’Acadie par la mise en œuvre de divers programmes ou qui créent une association d’Acadiens? Une logique strictement territorialiste arriverait-elle à nier l’incidence positive des causes défendues par ou des décisions juridiques de Michel Bastarache parce que la Cour suprême du Canada se situe en dehors de l’Acadie?

À quelle génération cesse-t-on d’être considéré comme Acadien selon les territorialistes? Est-ce que tous les exilés sont perdus à jamais ou ce purgatoire est-il temporaire? Est-ce que mes enfants – Marguerite et Olivier, éduqués dans le réseau scolaire québécois – peuvent s’identifier à l’Acadie territoriale? Faisons-nous nécessairement partie de la diaspora? Sommes-nous moins Acadiens parce que nous ne vivons pas en Atlantique? Et si une personne s’identifie fermement au projet de développement de l’Acadie territoriale, sur quelle base voudrait-on l’en exclure?

Conclusion

Il y a de ces fleurs, si communes dans nos patelins, dont on oublie parfois la beauté : les marguerites. Le débat actuel rappelle les jeux de gamines et gamins « m’aimes-tu, m’aimes-tu pas » ou bien « je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie »

La marguerite représente l’Acadie entière dans toute sa diversité et beauté. Dans cette image, l’Acadie territoriale constitue le noyau ou la fleur centrale jaune alors que l’Acadie de la diaspora est représentée par les pétales blancs.

Il semble que les critiques de la diaspora défendent un projet qui consiste à vouloir arracher les pétales de la marguerite pour n’en garder que le noyau jaune.

Quelle beauté retient une marguerite sans pétales?

Quel avenir plus salutaire pour l’Acadie territoriale si l’on cherche à lui amputer sa diaspora?


Pour une Marguerite acadienne

Publié dans le Webzine Astheure

2 septembre 2017

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